Taillera, taillera pas?
Toujours cette histoire d’ailes…


par Geneviève Desrochers Intervenante en comportement aviaire


 

"À vol d’oiseau". Si je vous demande le sens de cette expression, vous me répondrez probablement qu’elle désigne le chemin le plus direct entre deux points donnés. Maintenant, si je vous dis "un oiseau qui vole", ça vous paraîtra la plus simple définition de ce qu’est un oiseau, n’est-ce pas? En tous les cas, c’est la réponse la plus "directe" que j’obtiens lorsque je pose la question au début de mes ateliers dans les écoles! Puisqu’un oiseau qui vole est l’évidence même, comment se fait-il que ça se complique quand on acquiert un perroquet comme compagnon? À savoir, pourra-t-il voler ou non dans nos maisons?

L’argument type des commis d’animalerie ou des éleveurs de psittacidés en faveur d'une "bonne taille d’ailes" est: c’est plus facile à vivre et beaucoup moins dangereux. Évidemment, un oiseau qui ne peut s’élever dans les airs ne grignote, ni ne fait ses besoins sur le dessus des armoires. Il est aussi plus facile de le mettre dans sa cage quand la récréation est terminée et il a peu de chance d’atterrir sur la cuisinière brûlante. Par contre, peut-on vraiment affirmer que c’est plus facile à vivre et moins dangereux pour lui, le perroquet? Un perroquet volera pour plusieurs raisons tout aussi importantes les unes que les autres:

  • se faire plaisir
  • se déplacer de A à B
  • se sauver des situations menaçantes

 

Ce faisant et sans s’en rendre compte, il gardera la forme, augmentera ses réflexes, améliorera sa vision et renforcera sa musculature ainsi que son système respiratoire. N’est-ce pas fascinant de constater à quel point toutes ces fonctions travaillent de manière harmonieuse? Devrait-on vraiment s’en étonner puisqu’un oiseau est fait pour voler?

Revenons donc à notre perroquet aux ailes inutilisables. Quelles options s’offrent à lui s’il veut rejoindre son humain favori? Par instinct, son premier réflexe sera de prendre son envol. Que risque-t-il de lui arriver? S’il a les 10 rémiges primaires taillées, il tombera au sol comme un sac de pierres, risquant ainsi de se fendre la peau au niveau du bréchet, de se casser une patte ou le bec. Ce sont là des blessures douloureuses, tristement fréquentes et nécessitant une longue convalescence. S’il n’a que quelques rémiges de taillées? Il pourra à tout le moins ralentir sa chute en "glissant" sur le sol. Malheureusement, comme il ne sait, ni ne peut se diriger convenablement, il finira sa glissade dans la porte vitrée, le mur du salon ou le coin du buffet; perpétuant ainsi le mythe de l’oiseau gauche qui ne peut voler habilement dans une maison…

Maintenant que le perroquet a survécu à sa descente, son aventure n’est pas terminée pour autant! Les dangers du plancher sont nombreux. Il y a l’écrasement par un pied ou une chaise à roulettes. Il y a aussi l’aplatissement dans le mécanisme du fauteuil ou sofa inclinable. Il y a les chocs électriques avec tous les fils qui courent le long des murs. Il y a Médor et Mimine qui ont une proie facile à attraper. Ce ne sont là que quelques situations banales de la vie quotidienne. Pouvez-vous imaginer le champ de mines que devient un simple plancher de maison pour un perroquet marcheur? Tôt ou tard un perroquet aux ailes taillées s’y retrouvera.

Après plusieurs tentatives douloureuses et apeurantes, notre compagnon, qui est intelligent, trouvera un autre moyen pour se déplacer: son humain! Comment s’y prendra-t-il? Comme tout bon New-Yorkais qui souhaite se promener en ville: en sifflant un taxi, pardi! Sauf qu’à la maison, tous les humains ne veulent pas nécessairement jouer à ce jeu.

Le perroquet s’informera aussi de la position de son groupe dans la maison par des appels ou cris de liaison. Ceux-ci s’intensifieront en intensité et en durée s’il n’est pas compris et qu’on ne lui répond pas, ni ne vienne le chercher. La frustration augmentera dans les 2 camps et le perroquet retournera dans sa cage sous les mots menaçants d’un humain exaspéré. Imaginez l’ambiance après plusieurs jours de cette incompréhension. Gentil perroquet finira probablement étiqueté comme "mauvais oiseau avec un problème de cris". Tout cela parce qu’il voulait voir et suivre son groupe social, mais qu’il ne pouvait pas le faire grâce aux moyens que la nature lui a fourni…ses ailes!

À ce moment précis, notre cher perroquet a compris que se déplacer est vraiment tout un défi, voire un vrai danger! Qu’arrivera-t-il à l’instant où il se sentira menacé? Sa fuite instinctive étant coupée, il ira avec sa deuxième méthode de défense: la morsure… Ouchhh! Oui, vous pouvez le dire, et davantage encore d’un oiseau qui mord pour se défendre, pour sauver sa peau. Un perroquet à qui l’on a retiré son principal moyen d’échapper aux dangers (réels ou imaginaires) devient de plus en plus anxieux et méfiant. Toujours sur le mode défensif, une forme de paranoïa s’installe et on voit apparaître la manie du "mordre d’abord, penser ensuite". Toute situation inhabituelle paraît donc dangereuse: un ami en visite, une ombre sur le mur, tout mouvement brusque ou son nouveau. En général, les humains de ces malheureux oiseaux deviennent eux aussi méfiants à l’égard de leurs compagnons. J’entends encore la déception dans la voix de ces gens d’avoir chez eux un magnifique perroquet dont ils ne peuvent s’approcher à cause de son imprévisibilité parce qu’il a peur de tout. Dans le fond, quel animal, peut apprendre à faire confiance d’emblée et à être sociable si la peur le rend tendu et le place en mode "défense" à temps plein?

Étant donné toutes ces observations regrettables, si on lui laissait ses ailes à ce petit? Est-ce à dire que tout est réglé dans le meilleur des mondes? Pas tout à fait. La vie du perroquet sera de beaucoup améliorée, car pouvant voler, il sera en meilleure santé physique et mentale. Étant confiant, il voudra davantage socialiser. Il sera plus agréable à vivre et, en conséquence, passera probablement moins de temps en cage. N’est-ce pas une plus belle vie? Par contre, si le fait de voler élimine quantité de dangers, d’autres, il est vrai, apparaissent. Miroirs, fenêtres et portes vitrées, toilettes et éviers remplis d’eau ou encore cuisinière brûlante en font partie. Mais est-ce si affreux qu’on veuille nous le faire croire? Pensons au bambin humain, tout mignon dans son parc. Bientôt, il deviendra un petit grimpeur-marcheur. Est-ce que l’augmentation des risques dus à son nouveau statut le confinera dans sa chambre ou son parc à jamais? Non, évidemment! Prévoyance et surveillance seront accrues et quelques barrières, crochets et capuchons apparaîtront le temps que l’apprentissage soit acquis. Les perroquets étant plutôt intelligents, eux aussi peuvent apprendre les interdits moyennant de notre part la même prévoyance, surveillance, éducation et accessoirisation.

Et si, par grand malheur, la plus grande peur de l’humain à perroquet se produisait: la fuite à l’extérieur? Qu’on l’admette tout de suite, rémiges au complet ou pas, l’oiseau étant fait pour voler, ce qu’il a d’ailes sera suffisant pour le faire s’élever dans le vent. D’ailleurs, des ailes taillées donnent un faux sentiment de sécurité qui n’existe pas quand le perroquet vole. La majorité des évasions sont faites par des oiseaux aux ailes taillées, car jamais on aurait cru… Bref, si le perroquet sait voler, il sait aussi se diriger et surtout descendre et atterrir. Donc, même si la situation extérieure est apeurante et difficile, un perroquet qui maîtrise le vol peut fuir les prédateurs au sol et dans les airs et a plus de chance de savoir descendre vers son humain, sa cage ou sa nourriture favorite.

Qu’est-ce à dire? L’opinion générale veut faire croire qu’un oiseau dans une maison doit avoir les ailes taillées. Comment peut-on dire que le perroquet est plus en sécurité si on peut lui causer des blessures en l’empêchant de voler? Comment peut-on croire que le perroquet est plus en sécurité quand on coupe sa fuite alors qu’il doit vivre avec des prédateurs? Comment peut-on lui rendre la vie plus facile, quand les dangers de la maison demeurent les mêmes, mais que son moyen de les éviter n’est plus? Comment cela peut-il être pour le bien du perroquet que ses muscles s’atrophient et que son système respiratoire fonctionne au minimum?

Maintenant que les plateaux de la balance sont bien remplis d’informations, de quel côté penchera-t-elle: taillera ou taillera pas?

 

 

 

© Geneviève Desrochers 2007

 

Photos
Arianne, cacatua moluccensis, Cristine Cadoux
Plumes taillées, CAJV
Nymphicus hollandicus, CAJV
Luigi, psittacus erithacus erithacus, CAJV
Maele, cacatua sulphurea citrinocristata, Hervé Andaloro
Chouchoune, pyrrhura molinae, Nadia Bédard