La prépuberté et ses bouleversements


par Natacha Larivière, intervenante en comportement


 

Il y a environ quelques mois de cela, j’ai vécu une situation particulière avec Misha ma femelle bleu et or de 2 ans et 9 mois. En effet, je m’apercevais que depuis quelques jours, elle était plus nerveuse que d’habitude. Un rien lui faisait peur. Puis, progressivement, son état de nervosité est passé rapidement à celui d’anxiété, accompagnée de comportements obsessifs. Elle ne voulait plus partager nos repas du soir et cherchait constamment à s’isoler du groupe. Elle n’avait plus de plaisir à prendre sa douche, elle pour qui c’est habituellement une fête que de batifoler dans l’eau.

Cet état d’anxiété devenait de plus en plus envahissant. Tout ce qu’elle aimait, tout ce qui l’intéressait était relégué au second rang. Elle était constamment en état d’alerte, les yeux agrandis par la peur. Le soir, elle émettait des sons répétitifs en se promenant de long en large sur le haut des rideaux du salon. À un autre moment, elle se mettait à voler partout comme s’il y avait quelqu’un qui la poursuivait. Elle avait peur des autres oiseaux du groupe, même des plus petits, elle qui était si sympathique avec tous les copains. Cet état était plus palpable en fin de journée. Il y avait décidément quelque chose qui ne tournait pas rond chez Misha, car j’avais devant moi un tout autre oiseau.

De tous, Misha est la plus joyeuse, la plus douce. Ce n’est pas un oiseau qui mord. C’est ma plus fiable. Je peux la laisser explorer la visite à souhait, car je sais qu’elle adore aller leur faire des caresses sur les oreilles, qu’elle jouera dans leurs cheveux tout en faisant preuve d’une grande délicatesse. C’est la petite sensuelle du groupe. Donc, c’est avec beaucoup de peine que je la voyais se métamorphoser sous mes yeux. J’essayais de garder mon calme pour ne pas qu’elle le sente et, par le fait même, ne faire qu’aggraver son état.

J’ai alors pu réaliser l’ampleur des conséquences reliées aux bébés séparés de leurs parents en bas âge, nourris à la main et sevrés mal et trop rapidement. Comme bien des oiseaux arrivés à la période de prépuberté, Misha était dans une phase de questionnement où elle ne se sentait pas bien avec elle-même. Elle avait absolument besoin de notre intervention pour arriver à retrouver son équilibre. C’est souvent vers cet âge que les effets négatifs des traumatismes vécus dans la période juvénile font leur apparition. Il y a eu des éléments déclencheurs tels l’arrivée de Fred (ara chloroptère) dans son environnement et le fait aussi que je travaillais 3 jours par semaine et qu’elle devait demeurer dans sa cage pendant ce temps.

Lors de mes absences, je pouvais voir à mon retour qu’elle n’avait pas touché à sa nourriture, ni à son eau. Ses fruits et ses légumes étaient intacts. Elle avait simplement passé sa journée à somnoler au même endroit sur son perchoir. Même s’il n’y avait pas eu d’événements déclencheur dans la vie de Misha, tôt ou tard, les conséquences des traumatismes vécus pendant sa première période auraient fini par faire leur apparition; ce n’était qu’une question de temps.

Ma douce Misha avait besoin d’être sécurisée dans son environnement. Même si à nos yeux d’humains, rien n’avait changé de façon dramatique, de son point de vue à elle, c’était différent. Quand elle s’isolait du groupe pendant les repas et qu’elle refusait de venir nous retrouver, elle se faisait alors tout un scénario dans sa tête qui n’était pas du tout la réalité, mais qui pour elle était tout à fait réel. Même si c’était elle qui prenait la décision de s’isoler, de son regard à elle, c’était nous qui la rejetions, qui ne voulions plus d’elle. Même chose quand elle ne voulait plus prendre sa douche ou faire toute autre activité qu’elle aimait faire habituellement. C’était elle qui s’était retirée de l’activité, mais elle pensait honnêtement que c’était nous qui l’avions exclue. Elle était profondément malheureuse et misérable dans ses pensées noires et elle ne pouvait pas arriver toute seule à se sortir de cet état. Elle avait absolument besoin de nous pour y arriver.

D’abord, il fallait arriver à la sécuriser dans son environnement. Surtout, ne pas changer sa routine, ne pas l’écouter quand elle refusait de faire les activités que nous avions l’habitude de faire. Par exemple, si elle ne voulait pas prendre sa douche, il fallait la lui donner quand même et lui parler tout le long pour la rassurer. Si on arrête de la doucher parce qu’elle ne veut pas, elle comprendra alors que "nous ne lui donnons pas sa douche parce que nous ne l’aimons pas, qu’elle n’en vaut pas la peine". Elle ne fera pas le lien que c’est elle qui ne voulait pas. Si elle s’isole pendant le souper, la ramener à table pour l’obliger à demeurer avec nous. L’important c’est qu’elle ne tombe pas dans ses pensées noires et qu’elle se sente seule et misérable.

Pour pallier au fait que Misha refusait de s’alimenter durant mon absence au travail, je lui ai mis ses plats le plus proche possible du perchoir sur lequel elle avait tendance à passer sa journée. De plus, je lui mis près d’elle des bas dans lesquels j'insérais des surprises (noix de Grenoble, amandes, petites boîtes de raisins secs, etc.).

Aussi lui donner sa douche avant de quitter la maison, afin qu’elle passe une bonne partie de l’avant-midi à se toiletter, comme ça la journée lui paraîtrait moins longue. À ce niveau, il y a eu une bonne amélioration, mais elle continue à s’alimenter très peu lorsque je quitte la maison et qu’elle se retrouve dans sa cage. Je préfère limiter les moments où elle doit vivre cela.

Tout de même, après environ 5 jours, les choses ont commencé à s’améliorer. Les épisodes d’anxiété se sont mis à diminuer pour enfin disparaître totalement. Misha a repris son goût à la vie et a retrouvé toute sa joie de vivre. Je me suis mise aussi à voir Fred mon ara chloroptère autrement. Lui aussi a vécu énormément de bouleversements dans sa période juvénile. En fait, tous les oiseaux nourris à la main connaissent ce genre de déchirement à des degrés différents. Tôt ou tard, ils en vivront les répercussions à leur façon, selon leur tempérament.

Qu’en est-il des oiseaux que personne ne comprend faute de connaissances et de ressources compétentes dans leur milieu? Pauvres petits! Avec le grand nombre d’oiseaux nourris à la main sur le marché, il y a lieu de s’inquiéter du sort de ces pauvres oiseaux qui plus souvent qu’autrement finissent par être abandonnés parce qu’ils finissent par exprimer leur mal-être.

 

 

© Natacha Larivière 2005

 

 

Photos
Misha, ara ararauna, Natacha Larivière et François Goupil
Fred, ara chloroptera et Misha, ara ararauna, Natacha Larivière et François Goupil