Le perroquet, animal-machine?

(Descartes appliqué à l'élevage à la main)

par Johanne Vaillancourt

"Je pense, donc je suis." - Descartes

Parents aras et bébé 4 mois

Je voudrais vous faire réfléchir à quelque chose. Depuis un certain temps, chaque fois qu'on parle d’élevage (EAM), on se préoccupe de savoir si ça gâche le petit oiseau que nous désirons adopter; surtout de la forte possibilité de séquelles physiques et psychologiques de cette séparation précoce de ses parents qu’on lui impose. On entend aussi beaucoup parler de la qualité de l’éleveur(se), de son expérience, de son savoir-faire dans l'obtention d'un oisillon de qualité. Mais dans ce débat, il est une chose dont on ne parle jamais, des êtres dont on cache presque l’existence et qu’on oublie sciemment de mentionner quand on vante cette méthode d’élevage... Les parents des oisillons, les parents naturels de nos petits perroquets.

Moi, quand je veux parler des comportements ou des émotions de nos oiseaux, j'aborde la scène comme un cinéaste. Je prends une vue d’ensemble en premier lieu, puis je rapproche ma caméra et je fais de gros plans en visant certains détails. Puis je bouge ma caméra, je change d’angle de prise de vue et je m'arrête sur de nouvelles choses. J'essaie de trouver des points de vue différents, je recule et je refais un gros plan de l’histoire. Je remets ça des dizaines de fois. Par la suite quand j’ai tous mes plans, je passe au montage, je colle ensemble des petits bouts, puis encore d’autres bouts de l’histoire pour en arriver à une trame, dans un ordre qui me semble approprié, qui se tient et dont je peux comprendre le sens.

Mais depuis quelque temps, je regarde cette histoire et il me semble qu'il y manque quelque chose. Qu'est-ce qui cloche? Qu'est-ce qui fait défaut à cette histoire? Vous savez, le petit détail agaçant dont on a l’impression d’avoir oublié l’importance...

Donc, depuis un certain temps, je cherchais ce détail. Je reprenais l’histoire des petits perroquets EAM, je replaçais ma caméra en augmentant la force de ma lentille. Et puis à force de regarder, j'ai découvert ce qui manque à cette histoire, ce qui me turlupinait sans que j'arrive à y mettre le doigt... Ce qui manque dans celle-ci, c’est bêtement le début!

Parents aras et bébé 4 mois

Je vais donc commencer par ce début, par vous raconter à partir de quoi tout a commencé.

Nous sommes dans les années 1600, en plein milieu des temps modernes, et il y a ce chercheur mathématicien, physicien et philosophe français dont nous avons tous entendu parler, René Descartes qui, dans son "Discours de la méthode (1637)" vient de réduire l’animal à sa simple dimension mécanique. C’est la théorie de l’animal-machine. Descartes, pour le plus grand bonheur des tenants de l'immortalité de l’âme, compare les animaux à des automates sans émotions, sans besoins. Il écrit: "Ceux-ci sont in fine, comme des machines, que des combinaisons de pièces formant des rouages sans conscience ni pensée." Il rajoute: "Je sais bien que les bêtes font beaucoup de choses mieux que nous, mais je ne m’en étonne pas, car cela même sert à prouver qu’elles agissent naturellement et par ressort, ainsi qu’une horloge, laquelle nous montre bien mieux l’heure qu’il est, que notre jugement ne nous l’enseigne." Après une telle démonstration, pour ses tenants, on peut se permettre faire tout et n'importe quoi aux animaux. Sans remords, sans vergogne. Ils ne ressentent rien!

Et encore: "La perspective mécaniste permet ainsi de comprendre tous les comportements des animaux." Pour Descartes, "chez l’homme, l’âme est strictement distincte du corps: n’ayant aucune fonction vitale ou animale." Comment peut-on être contre la conception de l’animal-machine puisque les animaux n’ont pas d’âme... Pour Descartes, l’animal-machine n’est qu’un corps. Pour lui, l’absence de la parole chez les animaux et la présence de celle-ci chez l’humain témoigne de la pensée chez ce dernier et l’annihile chez les animaux.

Bien sûr, nous sommes au XVIIe siècle au moment de ces écrits, et comme on me rabâche souvent, ce sont de très très vieux travaux qui ne sont que du passé désormais.

Parents aras et bébé 4 mois

En êtes-vous bien certain? Je souhaiterais qu'elles soient dépassées et enterrées. Néanmoins, aussi vielles que soient ces théories et quoi que vous en pensiez, elles sont encore étonnamment d’actualité. Surprise moi? Certainement pas autant que vous lorsque vous réaliserez que vous en êtes leurs plus grands supporters. Que sans le savoir vous contribuez à leur persistance!

Choquant n’est-ce pas?

Loin de moi l’idée de vouloir vous froisser, mais chaque fois que vous vous procurez un petit perroquet EAM, vous nourrissez une industrie qui repose entièrement sur le principe de l'animal sans émotions ni sentiments. Chaque fois que vous défendez la méthode d’élevage EAM, vous faites l’apologie de ces idées tordues qui nous viennent tout droit du 17e siècle. Chaque fois que vous achetez un bébé perroquet EAM, vous reléguez les parents perroquets au rang d’animal-machine sans conscience ni pensée. Des machines à fabriquer des bébés, sans âme, sans ressenti; de simples rouages biologiques qui pondent œuf après œuf, qui produisent des petits pour satisfaire vos envies de petit perroquet prêt à l’usage.

Parents aras et bébé 6 mois

Ces dernières années, on parle beaucoup de l’intelligence relationnelle (émotionnelle) des perroquets, du fort attachement que les partenaires ont l’un pour l’autre, de leur extrême empathie, de leur sensibilité. Alors si c’est comme ça pour le petit bébé que vous venez d’acquérir et qui viendra partager votre quotidien, qu'en est-il de ses parents? Ces oiseaux, identiques à lui, à qui on retire couvée sur couvée, rejetons après rejetons. Ceux qui lui ont transmis ces mêmes gènes.

Les parents perroquets qu’on utilise telles des machines à reproduire des petits perroquets ont des sentiments, des émotions et comme n’importe quel animal, ils peuvent passer de l’allégresse au désespoir le plus profond. Nichée après nichée, on leur retire leurs œufs, leurs petits, on bafoue leur instinct le plus puissant, celui de donner la vie, prendre soin des petits dans le but de les socialiser, leur apprendre à survivre et réussir à les rendre autonomes.

Il est vrai M. Descartes, aucun parent perroquet ne l’a jamais dit verbalement, mais ils n’en pensent pas moins! Pire encore, ce "bon éleveur" qui, sous prétexte de laisser les bébés s’imprégner de leur espèce, laisse l’attachement parent/petit se produire pendant quelques semaines avant de retirer les bébés pour finir de les nourrir lui-même... comment pensez-vous que les parents se sentent?

Parce qu’ils ne parlent pas, vous pensez sérieusement que les parents ne ressentent rien, que les oisillons ne ressentent rien, que ces oiseaux-là ne sont réellement que des rouages mécaniques sans conscience ni pensée?

Maintenant, l'histoire est complète et elle me déchire.

Alors, vous, acheteur qui lisez ces lignes, qui vous apprêtez à acheter un EAM pour tous les avantages (!) que vous comptez en tirer. Vous désirez toujours un petit perroquet issu de cette méthode d’élevage? Vous pensez toujours que l’EAM est une bonne chose pour ces oiseaux? Vous ne voulez pas voir la réalité telle qu’elle est parce que vous désirez un bébé perroquet de complaisance manipulable tout de suite.

Voyez-vous, il y a une expression pour ce que vous faites, ça s’appelle "faire l’autruche" et avec son petit cerveau, on sait tous que l'autruche n’est pas reconnue pour sa vivacité d'esprit.

Êtes-vous une autruche?

Cogito ergo sum?

 

 

© Johanne Vaillancourt 2021

 

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Photos: Geneviève Charest
Parents (ara ararauna et ara chloroptera) et leurs petits (4 à 6 mois). On remarque que les parents sont très attentifs à leurs petits, qu’ils les nourrissent encore et que le sevrage alimentaire n’est pas terminé.

Les parents ont besoin de leurs petits et les petits ont besoin de leurs parents.