Mon perroquet est jaloux


par Johanne Vaillancourt


 

Mon perroquet est jaloux quand je cajole mon mari, mon enfant, mon chien, mon second perroquet, etc. Il est jaloux quand je discute avec ma voisine, ma mère, mon conjoint, etc. Mon perroquet est jaloux quand j’offre un jouet à mon enfant, à mon chien, à mes autres perroquets, etc. Mon perroquet est jaloux quand je travaille à l’ordinateur, quand je parle au téléphone… en fait, mon perroquet est jaloux de toute attention que je porte à autrui ou à un objet qui n’est pas lui.

Mon perroquet est toujours jaloux quand je ne m’occupe pas exclusivement de lui…

Houlà… quelle galère!

 

Qu’est-ce qui nous fait penser que notre perroquet est jaloux?

Il démontre des comportements d’agressivité envers nous (tendre objet de la jalousie), envers le rival (ce conjoint qui nous a effleuré), il hurle à fendre l’âme (et nos oreilles) si on ose considérer le petit dernier, il se replie, s’isole et nous fait la gueule lorsqu’on interagit avec un autre membre de la famille ou qu’il n’a pas participé à l’activité. Notre perroquet nous semble terriblement égocentrique, abusivement possessif et totalement inadapté à la vie sociale à l’intérieur de notre famille.

La jalousie ne serait donc pas une émotion essentiellement et exclusivement humaine. Et il ne serait peut-être pas si anthropomorphique d’énoncer la jalousie lorsqu’on parle d’émotion chez notre perroquet.

 

Qu’est-ce qu’une émotion?

L’émotion serait une réaction affective instinctive très vive face à une situation donnée, que cette dernière soit agréable ou désagréable. Selon *Matrine Lagarnier, "Les émotions ont pour caractéristiques communes de ne pas se passer seulement dans la tête mais d’être accompagnées de modifications physiologiques et somatiques telles: le rougissement (les aras et les gris d’Afrique présentent des rougissements visibles sous le coup d’une émotion); l’accélération du pouls et palpitations (qui n’a pas entendu le petit cœur de son perroquet battre la chamade sous le coup d’une grande frayeur); le hérissement des poils (ou des plumes); la dilatation des pupilles (observable chez la plupart des espèces); les tremblements (observable); sentiment de malaise ou d’oppression dans la poitrine (malheureusement, non observable – on concède), etc."

L’émotion entraîne aussi à sa suite, des réactions comportementales telles: l’agitation, la fuite, l’agression, la prostration, et l’altération de la pensée et de la réflexion. Un perroquet pourrait donc, de façon tout à fait involontaire, présenter de fâcheux comportements sous le coup d’une émotion. Il nous faudra retenir ce précepte lorsqu’on décidera d’entreprendre une action modificatrice d’un comportement émotif avec notre perroquet.

À ce jour, les recherches sur les émotions démontrent que, comme toute réaction instinctive, celles-ci auraient pour caractéristiques d’être des processus prioritaires, automatiques (non volontaires), rapidement variables, qui engagent des attitudes machinales peu élaborées et, comme toutes attitudes innées, seraient peu adaptables au contexte environnemental.

Par contre et bien entendu, une socialisation adéquate et bien ajustée au tempérament du perroquet peut l’aider à adapter ces réactions machinales en lui apprenant à ne plus répondre à certains stimuli (par habituation ou désensibilisation). Mais peu importe l’apprentissage, celui-ci ne pourra jamais faire disparaître les réactions inhérentes à l’émotion vive engendrée dans certaines circonstances.

Les émotions provoquent des réactions impulsives qui sont essentielles à la survie, puisqu’elles permettent des réactions très rapides qui poussent l’oiseau à agir et réagir instantanément (ex. peur = fuite ou défense). L’émotion est soudaine, intense et très limitée dans le temps; l’intensité émotionnelle ne pourrait durer longtemps, sans devenir insoutenable.

Néanmoins, l’adaptation, la connaissance, la compréhension de son environnement et le contexte social jouent des rôles importants dans le traitement de l’information émotionnelle.

Les émotions seront ressenties différemment par chaque perroquet en fonction de la qualité de sa socialisation et du milieu dans lequel il évolue.

Toujours selon *Martine Lagarnier "La psychologie cognitive considère qu’un individu placé dans un certain environnement traite l’information qu’il reçoit en fonction de ses expériences antérieures et de ses attentes." En d’autres termes, l’émotion naîtrait de l’interprétation que le perroquet fera d’une situation et non de la situation elle-même (et Dieu sait que de l’interprétation de part et d’autre… il y en a des masses dans une relation perroquet-humain).

 

Qu’en est-il des émotions de nos perroquets?

Les recherches tendent à démontrer que les émotions sont reliées directement au système nerveux et seraient générées au niveau des structures "limbiques". L’activation de ces structures provoquerait des modifications qui seraient perçues au niveau de la conscience, produisant ainsi la sensation émotionnelle. Les études neurobiologiques révèlent que différentes espèces dont les humains, les chiens, les chats, les furets, les oiseaux ainsi que d’autres animaux ont la même structure chimique et transportent l’information exactement de la même façon. Il devient par conséquent recevable de supposer que nos perroquets possèdent eux aussi une vaste gamme d’états émotionnels.

Les émotions, autant pour nos oiseaux que pour nous (ou chiens, chats, furet et autres), sont présentes à tout moment et interviennent en toutes circonstances, que ce soit en relation à soi, en relation aux autres ou en relation avec l’environnement, et sont suscitées par autant de facteurs qu’il y a de perroquets, d’humains (ou chiens, chats, furet et autres).

Maintenant, lorsqu’on parle de "jalousie" de la part d’un perroquet, souvent, mieux vaut y regarder à deux fois avant de se prononcer. Les perroquets ne sont, mais alors là, absolument pas ces "petits anges" à qui on donnerait le bon Dieu sans confession. Ce n’est pas parce qu’ils arborent fièrement leur parure ailée qu’ils sont pour autant marqués du sceau "chérubin garanti innocent"… Je pourrais écrire une encyclopédie sur la sacro-sainte rivalité de nature de nos perroquets de compagnie… et même… un deuxième tome sur leur compétitivité… Il faut savoir faire une nette distinction entre "jalousie" et… rivalité envieuse, qui fait malheureusement partie du lot des petites misères du perroquet cohabitant avec l’humain.

L’envie est une rivalité, le désir de jouir d’un avantage ou d’un plaisir égal à autrui. L’envie se différencie de la jalousie par l’implication de l’oiseau à un seul individu. L’envie est le sentiment d’irritation, presque indignation, qu’éprouve le perroquet lorsqu’il redoute qu’un autre ne possède quelque chose qui lui est désirable et surtout… que cet autre en jouisse "L’impulsion envieuse tend à s’emparer de cet objet ou l’endommager." -Melanie Klein.

L’envie, c’est désirer ce qu’un autre possède et avoir l’impression d’en être injustement privé, et je constate et re-constate continuellement ce genre de comportement chez les perroquets dans un contexte de captivité. Si on offre deux jouets identiques à deux perroquets, souvent un des deux oiseaux délaissera son propre jouet pour tenter de s’accaparer de celui de l’autre oiseau… le rival. Les perroquets sont émotionnellement très individualistes et ne peuvent (très souvent) pas supporter que l’objet de leur affection (l’humain chouchou) offre un avantage identique, disons ici notre attention, à un autre oiseau ou personne. Ils cherchent à lui ravir cet avantage. Ils se considèrent comme étant l’unique et légitime récipiendaire des avantages offerts par l’humain chouchou.

Ici, il est question de rivalité, de compétition… d’envie avec un grand "E" tout vert, et à la limite… d’un comportement tout à fait normal si le perroquet trouve son compte à agir de cette façon et qu’aucune action modificatrice du comportement n’est entreprise. Mais ça… c’est une autre histoire…

 

Et la jalousie chez nos perroquets?

La jalousie a depuis toujours été considérée comme un des pires péchés capitaux (and I agree).
C’est une émotion haineuse qu’on ressent par frustration lorsqu’on craint de perdre un avantage qu’on désirerait posséder exclusivement, au profit d’un autre. La vraie jalousie se fonde sur l’envie mais comporte une relation avec deux individus (la jalousie se joue à trois) et concerne principalement l’attachement.

Quelle inquiétude douloureuse inspire la crainte de partager cet avantage ou de le perdre au profit d’autrui. Pour le perroquet, la "jalousie" serait la crainte qu’une tierce personne (humain, oiseau ou autre) lui dérobe ce qu’il considère sien, c’est-à-dire l’affection ou l’attention de son compagnon, de son humain chouchou. Le perroquet peut-être "jaloux" lorsqu’il sent qu’il a perdu ou est menacé de perdre une faveur, il pourrait même en devenir brutal (sur les autres et sur lui-même): la jalousie comporte une grande part de colère.

Maintenant, reste à découvrir pourquoi notre perroquet ressentirait une émotion aussi dévastatrice que la jalousie en en quoi il se sentirait menacé? Qu’est-ce qui est porteur de tant de frustrations dans la relation que nous entretenons avec notre perroquet?

Ce n’est pas forcément de notre faute, du moins, pas tout à fait. Comme la plupart des perroquets élevés à la main (EAM) et à l’imprégnation… incertaine, notre oiseau a probablement (aussi) vécu des failles au niveau de l’attachement, et l’insécurité de notre perroquet est exacerbée chaque fois qu’il est confronté à une situation de détachement. Cette insécurité est d’autant plus grande qu’elle se développe dans un contexte où le perroquet n’a aucun contrôle sur son bien-être.

En effet, en captivité, l’oiseau dépend entièrement de l’humain ou du groupe social (humain) pour assurer sa sécurité, autant physique que psychologique et, pour corser l’affaire (et comme si ce n’était déjà pas assez), le perroquet n’a aucun contrôle non plus sur la sécurité des êtres d’attachement qui composent son environnement, son groupe social. Si on travaille à l’extérieur, il subit et re-subit quotidiennement l’abandon de son compagnon ou de son groupe. Pas une mince affaire.

Le perroquet de compagnie doit apprendre à composer avec une situation à laquelle il n’est instinctivement pas préparé à faire face…. La totale dépendance.

Lorsqu’on est dépendant à ce point, il devient prioritaire de ne rien perdre des avantages déjà acquis. Si on baisse ses gardes, on risque de perdre un bien-être sur lequel on n’a aucune prise. Une surveillance de tous les instants est alors nécessaire. Pour le perroquet "insécure", chaque évènement traîne à sa suite de nouveaux éléments rivaux et rien dans son bagage génétique ne le prépare à faire face à une telle situation. Alors que la jalousie humaine relève en grande partie de l’imagination, celle du perroquet est tangible: elle passe par des relations sociales concrètes pour lesquelles il n’est pas du tout adapté: les relations à trois (nous, notre conjoint ou enfant et notre perroquet = 3), l’attention importante que nous offrons à notre chien (nous, le chien et notre perroquet = 3) ou aux bêtes appareils usuels qui requièrent une grande attention de notre part (nous, le téléphone et notre perroquet = 3). Le perroquet inquiet y voit autant de concurrents avec lesquels il doit partager la présence ou l’attention de son compagnon humain et… à l'évidence, il ne sait pas (naturellement) partager.

On ne peut malheureusement rien à changer à l’imprégnation pathologique de notre perroquet (EAM), ni aux attitudes innées qui le rendent si vulnérable aux émotions ambivalentes qui lui engendrent tellement d’anxiété dans notre monde. Par contre, nous pouvons certainement l’aider à s’adapter (au moins un peu) à ce milieu qui de prime abord est très anxiogène pour lui, et l’aider à s’intégrer à notre groupe (humain) sans qu’il ne se sente trop lésé dans l’histoire.

Vivre avec un perroquet "jaloux" rend la cohabitation pénible, personne n’est heureux dans une relation basée sur une telle insécurité: ni le perroquet ni l’humain.

Il n’y a que nous qui pouvons tenter de sécuriser notre très inadapté petit compagnon, en commençant par analyser et évaluer la qualité de nos interactions avec notre perroquet, la qualité de nos modes de communication avec lui, la qualité de notre relation, et à quel point nous sommes habilités à (tenter de) combler ses besoins. Si on n’y arrive pas, il n’y a pas de honte à demander une aide professionnelle. On peut aider son perroquet à adapter la représentation qu’il se fait de ses relations sociales à l’intérieur de notre famille et le guider vers l’acceptation de situations difficilement concevables pour lui, qu’occasionne n’importe quelle relation à trois protagonistes.

Je ne peux malheureusement pas vous procurer LE truc infaillible pour réformer le comportement "jaloux" de votre perroquet: il y a autant de problématiques, de gymnastiques investigatrices, de solutions qu’il y a de perroquets et de compagnons humains. Votre dynamique est probablement très différente de celle de votre voisin, le tempérament de votre perroquet très dissemblable de celui de son oiseau et les antécédents sont très variables. On est ici, vraiment dans une situation de cas par cas… mais les solutions existent…

Ce n’est déjà pas si mal!

 

Références
- Martine Lagarnier, http://www.medecines-douces.com/impatient/258jui99/emotion1.htm
- Melanie. Klein, Envy and gratitude, Simon and Schuster, ISBN- 978-0029184400
- Charles Darwin, L’expression des émotions chez l’homme et les animaux, Ed. Rivages, ISBN-2743608420

 

 

 

© Johanne Vaillancourt 2004-2009

 

Photos
Cacatua alba, CAJV
Louko, pionus maximiliani, Laurence Dugas-Fermon
Cracou, amazona aestiva, Stéphanie Duval
Abdou et Yoggi, poicephalus senegalus, Nadine Breton
Chloa, ara chloroptera, Sylvie Castonguay