Le perroquet et le désir d’apprendre


par Johanne Vaillancourt


 

Mes voyous n’en finissent plus de m’étonner. À tout moment, ils larguent sur le tapis (de mon ignorance) LE "gimmick" qui a l’heur de me jeter totalement sur les genoux. Mes réjouissants ovipares savent mieux que quiconque entretenir la flamme de mon émerveillement, et surtout… de ma fascination. Jour après jour, ils savent m’enseigner ce que je dois apprendre…

Depuis une quinzaine d’années (ou plus, je ne me souviens pas), soit depuis l’avènement de M. Pablo (gris d’Afrique de plus en plus anarchiste) dans nos vies, le chiffre deux (2) était péremptoirement banni du bagage langagier de ma tribu volatile; phonologie hégémonique dorénavant imposée par Pablo, dit REM (roi de l’emmerdement maximum).

Mes oiseaux, du moins ceux qui ont développé une notion du langage à peu près correcte, savent tous compter, certains même jusqu’à six (6). Mais voyez-vous, REM a décrété un jour (bien oui quoi… c’est comme ça qu’il gouverne… par décrets) que le chiffre deux (2) devenait bêtement facultatif, puis gonflant et condamnable jusqu’à atteindre le stade de proscription. Pablo c’est Pablo…

Ainsi, depuis fort longtemps maintenant, les numérotations du BBB se prononcent comme suit: un (1)… trois (3)… quatre (4)… cinq (5)… six (6)… Pas de deux, jamais de deux; peu importe ce qu’ils comptent, il y en a toujours un (1), trois (3) ou quatre (4), mais jamais au grand jamais de paire.

Quand Lili (ma petite amazone) me joue l’avion, c’est: "unn (1), trrrrooaaa (3)… Roarrrr!!!!! (ça, c’est le bruit de l’avion qui décolle)".

J’essaie de lui faire rentrer le terme "deux (2)" dans la caboche en reformulant clairement devant elle : Unnnn (1), deuuuux (2), trrrrooaaa (3)… Roarrrr!!!!!

Eh bien, vous savez quoi…? Pour garder le contour mélodique de mon énoncé, elle me répète avec conviction… "Unnn (1)…. Unnn (1)… trrrrooaaa (3)…. Roarrrr!!!!!" Prosodiquement, ça sonne pareil; même tonalité, même phrasé, même rythme, mais… PAS DE DEUX (2)! Grr… décourageant!

- Et c’est comme ça pour n’importe quoi… J’offre une friandise et on en veut une seconde? Pas de problème, on en demande trois (3)…

- Quand on joue, et ce, peu importe le jeu, c’est… un (1), trois (3), quatre (4), Ready? Ready… Go!

- Quand je présente des objets (jouets) sur la table, de l’avis de mes psitta-contrariants, il y en a toujours trois (3) et quatre (4), même si moi j’en vois deux… (je pense sérieusement arrêter la bouteille)…

Bref, avec le temps, j’ai fini par abdiquer en me disant que trois (3) c’était mieux que rien du tout, et j’ai fini par effacer jusqu’à l’image mentale du chiffre deux (2) lors de mes interactions avec mes mathématiciens à plumes. Jusqu’au jour où…

… je suis entrée dans une boutique de jouets (je ne résiste jamais). Comme à l’habitude, j’en fais le tour, remplissant mon panier de jeux pour moi et mon amour, de baballes de tous les formats pour ma meute et de diverses bébelles pour mes moujingues emplumés. Puis en attendant au comptoir-caisse pour régler mes achats… juste là devant moi, la plus mignonne petite toupie qui m’appelle en chantonnant et en brillant de tous ses feux… On y a mis un petit oiselet (c’est un pléonasme… je sais… pis après!) tout mimi à son sommet, il y a des lumières partout, une petite balle qui roule sur des touches. Le plus beau… cette merveille émet des sons d’oiseaux, chante des chansons d’oiseaux, nomme les couleurs touchées et… elle compte… Une … DEUX … trois!

Je craque, malgré le montant "royal" demandé pour l’objet, achète les piles requises et ramène ce fabuleux jouet à mes perroquets chéris. À la maison, je déballe la toupie, y insère les piles.

Arrive le moment de la présentation de la nouvelle bébelle à la marmaille. L’instant est solennel… je m’installe sur le plancher, bien au centre de la volière afin que tous mes futurs intéressés puissent assister au spectacle. Pas un seul gazouillis dans la pièce. On regarde, on considère, on attend la suite des évènements dans le plus grand reploiement. J’actionne le jouet en touchant le petit oiseau sis au faîte de la toupie et l’objet entame la chansonnette…

Air connu:
"Un petit oiseau a pris sa volée… a pris sa… à la volette… a pris sa… à la volette… a pris sa volée … Tchip…tchip…tchip… cui…cui…cui…"

WOW !!! La réaction toi…!!!!

L’engin n’avait pas encore fini sa comptine que l’armada ailée se rapaillait autour de moi sur le sol; les queues "frouttaient" en masse et les pupilles "flashaient" vitesse grand V… Je crois que cette fois-ci, j’ai vraiment cartonné…

On a passé une bonne heure à explorer toutes les touches et fonctionnalités du jouet (il y en a pas mal), puis on est tous montés pour le goûter. Bien évidemment, j’ai emporté le bidule avec moi, parce que, malgré qu’il soit étonnamment solide, c’est tout de même un jouet à piles et que jamais je ne laisserai un tel objet à la disposition de me voyous sans (un minimum de) supervision.

Pendant le lunch, Clémentine (grise d’Afrique) était littéralement scotchée à la toupie et pressait pratiquement toujours le même bouton…

Clémentine jouant avec un jouet pour perroquet.

"Un petit oiseau a pris sa volée… a pris sa… à la volette… a pris sa… à la volette… a pris sa volée … Tchip…tchip…tchip… cui…cui…cui…"

"Un petit oiseau a pris sa volée… a pris sa… à la volette… a pris sa… à la volette… a pris sa volée … Tchip…tchip…tchip… cui…cui…cui…"

"Un petit oiseau a pris sa volée… a pris sa… à la volette… a pris sa… à la volette… a pris sa volée … Tchip…tchip…tchip… cui…cui…cui…"

Au bout d’un moment, elle se décide (enfin) à presser un autre bouton et Ho!… Surprise…

"Je suis une coccinelle rouge… compte mes taches… Une… DEUX… trois…"

Et c’est reparti pour un tour…

"Je suis une coccinelle rouge… compte mes taches… Une… DEUX… trois…"

"Je suis une coccinelle rouge… compte mes taches… Une… DEUX… trois…"

"Je suis une coccinelle rouge… compte mes taches… Une… DEUX… trois…"

"Un petit oiseau a pris sa volée… a pris sa… à la volette… a pris sa… à la volette… a pris sa volée … Tchip…tchip…tchip… cui…cui…cui…"

"Un petit oiseau a pris sa volée… a pris sa… à la volette… a pris sa… à la volette… a pris sa volée … Tchip…tchip…tchip… cui…cui…cui…"

"Je suis une coccinelle rouge… compte mes taches… Une… DEUX… trois…"

Et ça a duré tout l’après-midi…
Et le lendemain…
Et le surlendemain…
Et l’autre après…
Et après…Et après…

Le perroquet compte facilement jusqu'à trois.

En fait, ça fait plus d’un mois que ça dure. Tous les jours que le bon Dieu apporte, Clémentine-qui-ne-se-fatigue-jamais-même-pas-un-peu, en découd avec ce jouet qui au final accroche passablement plus que tout ce que mon imagination aurait pu concevoir au moment de mon impulsif (et regrettable) achat.

Juste au moment où je décide de faire disparaître ce que je nomme dorénavant "cet engin du diable" (je n’en peux plus), j’entends soudainement, en provenance de la salle à manger: "DEUX …compte mes taches… une … DEUX… trrrrooaaa…"

Quesséça….? Je rêve? Est-ce que j’ai bien entendu le mot-qu’il-ne-faut-pas-prononcer… DEUX…?????

J’accours et je découvre mon Peanut (gris qui se conjugue au plus-que-parfait) bien installé sur son perchoir, en grande conversation intellectuelle avec Clémentine:

- Peanut: "UNE DEUX… trrrrooaaa…"

- Clémentine: "Trois… Un…trrrrooaaa…"

-  Peanut: "UNE DEUX… trrrrooaaa…"

Mon Peanut, qui dans un élan d’émancipation, a aujourd’hui décidé qu’il ne relevait plus de l’autorité linguistique de Pablo… Hé bé!!!!

Cet engin séraphique (y’a que les fous qui ne changent pas d’idée) à accompli THE miracle. Il a restauré l’honorabilité du DEUX dans cette maison, et ce, au grand dam de REM… Incroyable! Un simple jouet pour bébé + l’obsession de Clémentine ont réussi en un seul mois là où j’ai floppé pendant des années. Frustrant vous dites? Dur pour l’orgueil "entoutcas" !

Le plus rigolo de l’histoire, c’est ce drôle de phénomène qui s’observe dorénavant au sein du BBB.
- Il y a l’énoncé: "Un… trois"
- Et il y a l’énoncé: "UNE …deux… trois…"

Bizarre non?

Si je prononce "UN", mes oiseaux enchaînent avec le "trois", mais si je dis "UNE" au féminin comme l’articule le jouet, alors ils y vont du "deux" avant le "trois"! Toute une réflexion sociologique… Saprés bestioles va!

Alors voilà, je voulais simplement vous présenter le nouveau jouet "Super-In" du BBB, pis en profiter pour vous glisser une mini-notion d’apprentissage par association. Les perroquets font des associations qui, bien souvent, nous semblent bizarre parce que leurs motivations prennent naissance dans un monde qui ne nous est pas du tout accessible. Toutefois, ce genre d’apprentissage (qui nous échappe totalement, sauf si on est très, très, très attentif) n’en est pas moins opérant, il se promène juste dans un registre différent du nôtre, un registre de perroquet (que nous ne sommes pas).

Comme le disait Jean-Jacques Rousseau "Donnez le désir d’apprendre et… toute méthode sera bonne"

Clémentine qui compte avec son jouet.

Ainsi :

- Lili fait dorénavant son avion de la manière suivante : UNNNNEEEE, deuuuux, trrrrooaaa … Roarrrr!!!!!

- Nos anticipations actives se déclinent maintenant: UNE , deux, trois, quatre. Ready? Ready… Go!

- Et nous voyons désormais le même nombre d’objets sur la table…

C’était pourtant si simple… Je sais que la prosodie est un point de communication hyper important pour les perroquets et que la plupart du temps, juste d’en changer, même un tout petit peu, fait toute la différence du monde… Pourquoi je n’y ai pas pensé avant, moi?????

Parce qu’encore une fois, un perroquet m’a rappelé que je ne suis PAS un perroquet…

 

Le jouet se nomme: Basculo cui-cui, de la firme V-tech, et il vaut vraiment le coût!

 

 

 

Extrait du blogue de Johanne publié le 28 août 2011
© Johanne Vaillancourt 2011

 

Photos
Clémentine, gris d'Afrique (psittacus erithacus erithacus), CAJV