par Johanne Vaillancourt

Vous rappelez-vous cette histoire (de Panurge) que nos profs de philo ne cessaient de nous rabâcher (du moins, de mon temps) dans le but avoué de nous construire un esprit critique qui nous éviterait d’adopter, une fois adulte, l’attitude d’un mouton au milieu de son troupeau, que ce soit dans nos actions ou nos opinions??? Nous éviter de nous contenter de répéter… comme un perroquet! Bêêê…
Signification: suivre un mouvement sans réfléchir.
Origine: Cette expression est née du chapitre 7 du Quart Livre
de
Rabelais. Panurge est un personnage de François Rabelais,
compagnon de Pantagruel, fils de Gargantua. Pendant leur voyage
au "pays des lanternes", Panurge se prit, en mer, de querelle
avec le marchand Dindenault. Pour se venger, il lui acheta un de
ses moutons qu’il précipita dans la mer. L’exemple et les
bêlements de celui-ci entraînèrent tous ses congénères et le
marchand lui-même, qui, s’accrochant au dernier mouton, se noya.
Référence
On utilise aujourd’hui cette expression française quand quelqu’un suit un mouvement ou une idée sans prendre le temps de se faire une opinion propre sur la chose en question.
| Digression… Pour ceux que l’histoire intéresse, je vous invite écouter la lecture de ce récit interprétée à ravir dans le texte original par René Depasse. "Panurge sans autre chose dire iette en pleine mer son mouton criant & bellant. Tous les aultres moutons crians & bellans en pareille intonation commencèrent soy iecter & saulter en mer après à la file. La foulle estoit à qui premier saulteroit après leur compaignon. Possible n’estoit les en guarder. Comme vous sçavez estre du mouton le naturel, tous iours suyvre le premier, quelque part qu’il aille." Version écrite |
Bon, voilà pour la petite histoire. Maintenant, dites-vous, à quoi ça rime tout ça… où diable veut-elle en venir avec ses histoires de moutons? Où je veux en venir c’est simple: cette histoire (fort habile) met en lumière ce comportement que l’on observe couramment chez nos amis les perroquets (et tout autant chez nos amis les humains), je parle du comportement suiviste… qu’on désigne aujourd’hui sous le vocable… Panurgisme. En ce qui nous concerne ici avec notre perroquet, c’est bêtement un comportement d’incitation sociale, qui influence au quotidien les "humeurs" et les agissements de notre Coco chéri. Disons que c’est le côté un ti-peu plus biologique de ce qui est souvent désigné sous le terme empathie… comportement par lequel les actions de notre ovipare seraient effectuées sous influence, simplement dans le but de faire comme tout le monde…
Le panurgisme est une manifestation de l’effet de groupe, c’est-à-dire que si un perroquet effectue un comportement, il peut déclencher une stimulation qui entraîne d’autres perroquets du groupe à exécuter simultanément une même conduite. C’est faire bêêêtement ce que l’autre fait. On parle alors de synchronisation du comportement. C’est suivre la parade.

Tiré de F’murr, Le génie des alpages, Dargaud éditeur
Ce genre de stimulation peut augmenter l’intensité ou la fréquence du comportement chez les autres perroquets. Le rôle de ce comportement est de maintenir les animaux le plus groupés possible.
Ex. On observe un comportement de panurgisme quand un des chiens d’une meute soudainement se met à courir et que les autres lui emboîtent le pas sans chercher à comprendre pourquoi.
Idem pour le comportement de chœurs chez les perroquets: les vocalisations d’un seul individu exhortent les autres à le rejoindre en une fanfare déchaînée; ou encore la synchronisation d’envol lorsqu’un individu de la bande décide promptement de foutre le camp et que machinalement, les autres suivent… sans se poser de question. On criaille parce que les autres crient et on décolle parce que les autres s’envolent… sans trop chercher à comprendre pourquoi (du moins, pas sur le moment).
Et re-idem pour Nanette, ma petite épagneul papillon qui commence à clabauder dès que le BBB entame ses panurgiques clameurs matinales pour saluer joyeusement les premiers rayons du jour ou quand mes gardiens ailés tonitruent panurgiquement à plein régime pour m’aviser qu’un individu louche s’amène dans ma cour (tous les inconnus sont "suspects" pour mes perroquets… dur, dur…).
Maintenant, il faut se garder de confondre panurgisme et imitation. L’imitation permet l’acquisition de nouvelles capacités et de nouveaux savoirs chez notre perroquet alors que le panurgisme ne fait que l’inciter à émettre un comportement dont il est déjà capable, il ne fait que suivre la parade!
1. Quand on hurle après lui pour le disputer parce que lui-même s’égosille.
Tu cries, je hurle… nous pestons en chœur!
Il serait beaucoup plus judicieux de l’inciter à baisser le ton
en lui murmurant votre mécontentement. L’effet de Panurge se
manifestera automatiquement et Coco vous chuchotera ses petites
histoires de perroquet.

2. Quand on est énervé, qu’on chasse le poulet à travers la maison, qu’on cherche à le faire entrer dans sa cage parce que nous sommes en retard pour le boulot et que Coco ne fait rien que de s’envoler pour nous embêter.
Et si on se dominait juste un peu, Coco se calmerait aussi… et si on lui parlait tout doucement en faisant des mouvements lents et invitants, il se ferait peut-être lui aussi engageant et viendrait délicatement se poser sur votre main et vous gageriez ainsi un temps fou le matin.
3. Quand Coco nous rend dingues parce qu’il s’entête soir après soir à répondre (à tue-tête) à chacune de ces foutues publicités qui passent pendant notre feuilleton préféré.
Déjà, si on baissait le son de la télé pendant les messages publicitaires, ce ne serait pas plus mal. Oui, c’est vrai que les pubs misent sur les décibels et qu’elles claironnent plus fort que l’émission en cours. Le but d’une pub EST justement d’attirer votre attention (ou vous rendre fou, c’est selon), mais elle attire aussi l’attention de Coco! Alors, baissez le volume et profitez-en pour faire des collés-câlins à votre boule de plumes, vous reprendrez ensuite et ensemble le fil de la dramatique et tout le monde sera content.
4. Quand on essaie d’avoir une bonne engueulade avec son conjoint et que Coco en rajoute inévitablement une couche.
D’abord, on ne règle rien à s’engueuler. Ça donne des
palpitations et ça met les nerfs en boule, et après, ça prend un
temps fou avant qu’on ait envie (par orgueil) d’adresser la
parole à son Jules pour bêtement lui demander de sortir les
ordures et…
… le panurgisme a ce petit effet "faire comme tout le monde sans
savoir pourquoi" qui incitera invariablement Coco à en remettre
de plus belle. Alors, expliquez-vous calmement une bonne fois
pour toutes ou sortez pour en finir avec votre homme (pis là
vous ne serez pas plus avancée, ce sont les voisins qui vont
s’en mêler!).
5. Quand on est à cran parce que, comme d’habitude, notre directeur de projet nous a fait exécuter tout le boulot, qu’il a repris notre travail à son compte, qu’il s’en est octroyé tout le succès… et s’est même vu (enfer et damnation) attribuer une promotion.
Ne ramenez pas vos problèmes de bureau chez votre perroquet,
vous n’en sortirez pas gagnant.
Pour Coco: tu es à cran, je suis à cran, je ne sais pas
pourquoi, mais je te jure que si quiconque s’approche de moi, y
en a qui vont casquer…
6. Quand à la suite d’un mouvement d’humeur brusque de notre part envers lui, Coco nous fait comprendre sur le même ton cassant (c.-à-d. par une bonne croquée) QU’IL N’EST PAS notre directeur de projet…
Je viens tout juste de vous dire de ne pas ramener vos problèmes de bureau chez Coco… Vous ne pourrez pas dire que je ne vous avais pas prévenu!
7. Quand on est tout content parce que notre ancien directeur de projet ne s’est pas montré à la hauteur, qu’il a été rétrogradé et que notre patron nous a invité à dîner demain à son resto-business des grandes promotions.
Coco vous accueille en chantant, il est tout content, et ce, sans raison apparente; il vous donne envie de danser et c’est ce que vous faites… et toujours sans trop savoir pourquoi, l’ovipare est tout heureux de vous emboîter le pas… Belle soirée en perspective… Merci Panurge!
C’est ainsi que la plupart des actions et humeurs de votre perroquet refléteront les vôtres propres. Pensez-y la prochaine fois que vous aurez envie de réagir avec des instincts d’assassin à un comportement déplacé (selon votre interprétation) de votre bestiole… C’est vous qui donnez le ton…
- Vous êtes dolcissimo, il sera pianissimo.
- Vous êtes d’humeur prestissimo… il vous emboîtera le pas allegretto.
- Vous donnez dans le fortissimo… il vous suivra FORTISSISSIMO… et ça, vous n’allez pas du tout apprécier et ce sera de votre fôteuuu!
Coco, en bon ménestrel s’accordera à la note de votre humeur et suivra la mesure de ce que vous faites… peu importe ce que vous faites!
On n’y peut rien, c’est biologique, alors mieux vaut apprendre à s’adapter…
Il y a des millions d’exemples de panurgisme chez l’humain qui
me viennent à l’esprit en écrivant ces lignes et qu’il serait
tentant de donner (diable que c’est tentant)… mais je vais
plutôt laisser la plume à trois écrivains célèbres qui
manifestement, se sont penchés sur le sujet bien avant moi… (il
y en a beaucoup, beaucoup d’autres… aussi très tentantes à vous
soumettre, mais bon, ce n’est pas un site de citations et je
crois que ces trois-là illustrent bien le fond de ma pensée).
- Chaque fois que vous vous retrouvez du côté de la majorité, il est temps de vous arrêter et de réfléchir. – Mark Twain
- Si cinquante millions de personnes disent une chose stupide, ça reste toujours une chose stupide. – Anatole France
- Il est des coutumes qu’il est plus honorable d’enfreindre que de suivre. – Shakespeare
Extrait du blogue de Johanne publié le 1 juillet 2011
© Johanne Vaillancourt 2011
Photos
Cacatoès blanc (cacatua alba) et cacatoès à oeil nu (cacatua
sanguinea), Marie-Josée Ouellet
Conure à joues vertes (pyrrhura molinae), Valérie Flynn
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Johanne Vaillancourt
536 pages
