Lucie pond son oeuf


par Manon Tremblay DMV


 

Ce matin, Lucie le cacatoès, est au fond de sa cage. Inquiète, Jeanne la prend aussitôt. Lucie est réticente à grimper sur la main offerte, ce qui n’est certes pas normal dans son cas. Jeanne passe donc ses deux mains dessous sa poitrine pour la soulever et la sortir de la cage. Elle remarque rapidement que Lucie n’utilise presque plus sa patte gauche. Elle est incapable de plier les doigts pour agripper un perchoir ou se tenir sur sa maîtresse. Elle trébuche facilement et doit ouvrir ses ailes pour s'assurer d'un certain équilibre. Cette situation est d’autant plus incompréhensible qu’aucun accident impliquant l’oiseau n’est survenu. Lucie est donc rapidement admise à la clinique vétérinaire pour une évaluation.

L’état général du perroquet est quand même bon. Il est toutefois un peu déshydraté et son jabot est vide. Sa patte gauche ressent encore la douleur mais elle est incapable de bouger volontairement. Aucune blessure ou fracture n’est décelée à l’examen. Cependant, une masse ronde et uniforme est palpée dans l’abdomen. À ce stade, il semble plus que probable que cette masse soit un œuf. La semi-paralysie serait donc le résultat de la compression du nerf sciatique par cette grosse structure ronde. Dans un tel cas, il faut faire vite pour décoincer le nerf sinon des séquelles permanentes pourraient en résulter.

"Un œuf?? Mais Lucie aura bientôt 19 ans et elle n’a jamais pondu de sa vie!" Quelle surprise pour Jeanne de recevoir ce diagnostic provisoire.

L’oiseau est hospitalisé afin qu’une radiographie soit prise et qu’il reçoive les soins médicaux nécessaires à sa condition. Une surprise attendait le vétérinaire à la lecture de la radiographie. Dans le bas ventre de Lucie il n’y avait pas un œuf…mais deux œufs. Comme les œufs étaient de grosseur convenable et que l’état du perroquet le permettait, des injections de calcium, vitamine A, vitamine D3, vitamine E et sélénium furent données ainsi que des fluides, un gavage et des anti-inflammatoires. Que quelques heures étaient alors allouées à Lucie pour passer ses œufs de façon naturelle sinon, ce serait l’anesthésie et l’extraction manuelle de ses œufs par voie naturelle. Selon la complexité du cas, la possibilité d’effectuer une césarienne ne pouvait être écartée. Lucie fut mise en incubateur, mais considérant sa grande panique face à cette boîte inconnue, elle fut installée en cage dans une pièce dont atmosphère fut contrôlé. Contre toute attente, deux œufs se retrouvèrent rapidement sous la poulette. La paralysie partielle de la patte gauche persista un peu moins de 36 heures puis tout rentra dans l’ordre. Heureux dénouement pour Lucie.

Le cycle reproducteur des perroquets gardés en captivité est souvent mis à rude épreuve. Alors qu’en nature un cycle adéquat s’établit en fonction de la variation de la longueur des journées, selon les saisons, en captivité, nos oiseaux sont soumis à des périodes de luminosité perpétuellement longues. Lorsque les jours raccourcissent, il fait encore clair dans nos maisons grâce à l’éclairage artificiel. Le cycle hormonal de nos perroquets se trouve donc perturbé et, selon la sensibilité de chaque individu, certains auront des chaleurs à des moments innoportuns ou des cycles de ponte anormalement longs ou fréquents. De plus, en captivité, la diète est souvent très calorique: riche en gras (graines) et sucres simples (maïs, fruits, aliments cuisinés), ce qui a un effet stimulant sur le système reproducteur. Et comme si ce n’était pas assez, le perroquet privé de la présence d’un congénère de sa propre espèce va souvent jeter son dévolu sur un partenaire non naturel (humain) qui lui enverra, sans intention malicieuse, tout plein de messages à caractères sexuels. L’oiseau qui piaille et frémit, toutes ailes ouvertes, pendant que vous lui frottez le dos ou l’embrassez ne veut pas simplement vous montrer qu’il est beau. Il veut faire des bébés avec vous. Si vous lui donnez en plus une petite cachette sombre parce qu’il semble tant aimer s’y amuser et que vous lui fournissez le matériel nécessaire à le remplir, vous lui lancez un message fort évident: "Je t’encourage à te faire un nid douillet car je veux que l’on fasse des bébés ensemble". Comment voulez-vous qu’un oiseau ne finisse pas par pondre dans ce contexte? On remarque que les inséparables, perruches calopsittes et perruches ondulées sont les plus souvent impliqués dans les problèmes de ponte chroniques. Cette surponte draine l’énergie et le calcium du perroquet et mène à des problèmes médicaux plus ou moins sévères: œufs retenus, péritonite à jaune d’œufs, ostéoporose, infection d’utérus et même le décès.

En ce qui concerne Lucie, le facteur déclenchant de sa ponte fut l’arrivée dans la maison du nouveau conjoint de Jeanne. Ce fut le coup de foudre immédiat pour Lucie. Quant au conjoint de Jeanne, il trouvait bien amusant de provoquer toutes ces petites dandinettes lorsqu’il touchait l’oiseau. Il n’aurait jamais cru que l’impact de ses caresses serait aussi grand. Depuis sa mésaventure qui aurait pu la laisser paralysée, Lucie n’a plus pondu. Il faut dire que les séances de massage érotique ont été remplacées par des séances de jeux avec les humains qu’elle adore.

 

Petit guide pour freiner les ardeurs d’une pondeuse chronique:

 

  • Arrêter tout stimulus physique à connotation sexuelle (toucher au pelvis, bas du dos, cloaque), type de vocalisation provoquant un état de transe chez le perroquet, échange de nourriture bouche/bec, embrassades de bouche à bec.


  • Éviter de mettre un nid ou une boîte ainsi que du matériel à déchiqueter à la disposition de l’oiseau.


  • Attendre que l’oiseau se désintéresse lui-même de ses œufs avant de les lui enlever.


  • Faire dormir l’oiseau à la noirceur totale pendant 16 heures sur un cycle de 24 heures.


  • L’injection de l’hormone Lupron s’avère parfois nécessaire pour briser le cycle de la reproduction.


  • La chiropractie, l’homéopathie et l’acuponcture sont toutes des médecines alternatives nouvelles dans l’approche plus naturelle des problèmes reliés à la ponte excessive.

 

 

© Manon Tremblay DMV 2007


Photos
Choupette, cacatua alba, Martine Krebs-Couraillon
Tammy, cacatua galerita eleonara, Frédérique Moulin