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Cacatomopolitain

Le magazine du perroquet d'aujourd'hui

Ma vie de perroquet



Je reviens de loin… de très loin

par Pâquerette

 

Perroquet gris sevré trop rapidement

À la demande de ma bonne amie Chichou qui connaît mon histoire et sait par où je suis passée, je vais tenter de vous résumer l'histoire de mon retour à la vie.

Mon nom fut Jaco, puis l’oiseau et, récemment, on m’appelle Pâquerette. J’ai éclos un beau jour de juin, le 24 précisément, date de la fête de la St-Jean. J’ai maintenant 2 ans… je crois. Mon arrivée était très attendue. J’étais ce qu’on appelle un oisillon de l’amour, un oiselet désiré.

Mon petit frère a fait son apparition quelques jours après moi. Mes parents naturels ont très bien pris soin de moi et de mon frère. Nous étions le reflet de la vraie famille idéale: un couple, deux enfants, "the american way". Mes parents étaient des oiseaux prospères, d’assez haute lignée et bien établis dans le groupe social et nous vivions dans un excellent quartier chez un éleveur.

À l’âge de trois mois, moi et mon frère avons subi un très grave choc suite à la séparation forcée d’avec nos parents naturels. Notre éleveur faisait tout son possible pour être un bon parent suppléant, mais la présence, la chaleur, la douceur et la sécurité de nos parents nous manquaient atrocement. Nous étions bien nourris, bien logés, nous avions des jouets, rien à redire de ce côté-là, mais je sais que j’en ai gardé des séquelles, car depuis ce jour, j’ai toujours eu horriblement peur du changement et de la nouveauté.

Vers l’âge de 4 mois, un autre choc s’impose à moi, je change encore de maison. Je me retrouve chez des gens qui semblent très gentils et prévenants avec moi. Le seul problème, ils semblent s’attendre à plein de choses de moi; c’est comme si je devais m’exécuter, mais je ne sais pas ce qu’ils veulent. Ils ne cessent de répéter "diallo", "diallo"…

J’ai 4 mois, je me sens seule et je ne sais pas "diallo".

Le soir tombe, je commence à avoir drôlement faim…"Eh!...Oh! Personne ne vient me nourrir?" J’attends…je crie. La femme vient vers moi, je crois qu’elle a compris. Elle a une écuelle à la main… il est temps! Qu’est-ce que c’est que ça? Ce n’est pas ma pâtée habituelle. Où sont mes fruits et légumes que je connais si bien… Il n’y a rien d’autre? Je ne sais pas ce qu’il y a dans cette écuelle, tout semble dur, ce sont des miettes? J’ai faim, qu’est-ce que je fais? Ça ne ressemble pas à de la nourriture…je ne touche à rien, on verra demain.

Le lendemain, je suis morte de faim. La femme s’approche encore de moi, "diallo", "diallo"... j’ai faim, je crie.

La femme rapproche l’écuelle de moi et brasse les choses dures qui s’y trouvent avec son doigt. Elle veut me faire comprendre quelque chose, mais quoi? Elle prend une de ces miettes dans ses doigts et la porte à mon bec… Elle veut que je mange ça? C’est pas sérieux là! Je refuse, tourne la tête et mon cri se transforme en grognement: j’ai faim et je veux de la vraie nourriture! La femme recule, elle semble avoir peur de moi; la femme appelle, l’homme arrive.

Ce fut la dernière fois que la femme s’est approchée de moi.

Ils discutent entre eux, puis l’homme ouvre la porte de ma cage et m’offre encore une miette noire. Cette fois-ci, plus de doute, il veut que je mange la miette. Je la prends... c’est dur et…oh! Ça cède, ça s’ouvre. La nourriture est à l’intérieur!

Ce fut ma toute première graine de tournesol... et aussi ce qui devait être ma seule et unique source alimentaire pour les 15 mois à venir.

Le matin je mange des tournesols, le midi et le soir je mange des tournesols. Parfois, l’homme vient me donner des croûtes de pain avec rien dessus. Il ne m’en donne pas souvent, ce n’est pas bon pour moi qu’il dit et je retourne dans mon écuelle de tournesol. Avec le temps, j’ai oublié même jusqu’à l’existence des fruits et légumes que l’éleveur m’offrait.

Je vis seule dans une cage, personne ne s’occupe de ma présence et je mange des tournesols.

Vers l’âge d’un an et demi, je suis obèse, ankylosée, asociale, à la limite du pervers. Je crie et crie et crie toute la journée, surtout si quelqu’un s’approche de ma cage. Je passe la journée à me frotter la tête sur les barreaux en me dandinant. Je mange des tournesols à m’en crever la panse et je ronge le plastique du fond de ma cage dans lequel on ne dispose plus de papier, puisque je le grignotais et que ça faisait des saletés.

J’ai appris à faire "diallo" puisque, quand je m’exécute, on remplit mon écuelle de …tournesol. Ma vie se passe ainsi, toujours identique à la veille, autant dans les rapports sociaux que dans la nourriture. Aucune surprise, aucun bouleversement.

Un matin en me réveillant, je ne me sens pas bien, j’ai mal au ventre d’une façon insupportable, j’ai peine à tenir sur ma perche. Déjà que j’ai tellement mal aux pieds, je n’en peux plus... je tombe au fond de la cage. Le bruit de ma chute a dû déranger la femme. Elle s’approche de moi, me regarde. J’ai mal, tellement mal, je peux à peine lever les yeux vers son visage. J’ai besoin d’aide… La femme tourne les talons et quitte la pièce après avoir installé au fond de la cage près de moi mon écuelle d’eau et l’autre de tournesol. La journée est horrible, je souffre! Le soir quand l’homme arrive, il vient vers moi et me regarde, puis se tourne vers la femme, il semble énervé et crie. Puis il me prend, m’installe dans une petite boîte de carton que j’aurais bien grignotée avec joie en temps normal, mais là, je suis trop faible. Après un long moment enfermé dans cette boîte, une femme que je n’ai jamais vue ouvre la boîte; je suis morte de peur et je hurle malgré le peu de force qu’il me reste. La femme me prend doucement dans ses bras. Quelle douce chaleur! Moi qui suis gelée jusqu’à la moelle, je veux mourir ici, dans cette chaleur, je défaille.

À mon réveil, je suis dans une petite chambre vitrée, des aiguilles et des tubes partout sur le corps, je n’ai plus mal. Le sol de la chambre est mœlleux et il y fait chaud. La femme de la boîte s’approche de moi, elle me parle, sa voix est calme et douce. J’ai peur, mais je ne veux pas que ça s’arrête. Je ne comprends rien à ce qu’elle me dit: des sons inconnus, mais tellement doux. Elle approche ses mains de moi et me prend, je suis terrifiée, mais incapable de bouger, je suis tellement fatiguée. Doucement, elle ouvre mon bec et fait passer un fin tube dans ma gorge. Quelle bonne sensation, le liquide qui coule dans mon jabot est chaud, c’est bon. La femme me replace dans la chambre vitrée et je m’endors.

Plusieurs jours passent ainsi et, pour la première fois de ma vie, je me sens excitée et joyeuse à l’idée qu’un humain s’approche de moi. Je me surprends à attendre impatiemment son arrivée et le moment où il tendra ses mains vers moi. Je n’ai plus mal, je n’ai plus faim, je suis juste…bien.

Tranquillement je prends du mieux, j’ai une humaine qui prend soin de moi. Mon humaine répond au son "Carole" et chaque jour je m’efforce autant que je le peux de prononcer ce son pour l’attirer vers moi. Puis vient le jour où l'on me change d’endroit. On m’installe dans une grande cage dans laquelle je peux bouger, mais où il y a aussi plein d’objets de couleurs qui me saisissent d’effroi. Je crie, je grogne, je hurle… laissez-moi sortir d’ici. Carole accourt vers moi et me prend dans ses bras… Ouf! Sauvée! Elle me dépose sur une perche, se penche et retire de la cage tous ces horribles objets de couleurs. Cette femme me comprend, je l’aime.

Puis, vient ensuite une autre femme, avec des écuelles à la main qu’elle installe dans ma cage. Ouarch! Quelle horreur! Qu’est-ce que c’est? En fait, je sais très bien ce que c’est, j’en ai déjà mangé, mais il y a tellement longtemps: des fruits et des légumes de toutes les couleurs. Je suis craintive, j’ai peur de goûter, je crie, je veux mes graines de tournesol, c’est ce que je connais et je ne veux rien d’autre. Carole vient vers moi et me refait le même manège que j’ai déjà subi, il y a longtemps, en m’offrant un petit morceau de fruit du bout de ses doigts. Ah non alors! On ne m’y reprendra pas une seconde fois… je n’en veux pas bon! Carole insiste…non…non...non… rien à faire!

Tiens, elle s’en va, elle a pris mes écuelles et est partie… Bon débarras! Mais, la voilà qui revient… Oh non! Avec ces écuelles encore! Elle prend une cuillère, l’insère dans l’écuelle et en ressort une espèce de pâté qu’elle tend vers moi. De la pâté, je reconnais et j’aime: c’est chaud et c’est doux, je goûte, ce sont les mêmes légumes, mais chauds…c’est bon, follement bon même. Carole me présente maintenant une autre écuelle avec les mêmes fruits et légumes, mais froids; je tente le coup…Mmmm! j’aime ça et je mange!

Après quelques jours encore de ce régime à la clinique, parce qu’entre temps j’ai compris que j’étais dans une clinique où l’on soigne les oiseaux, Carole vient me retrouver à l’arrière de la clinique avec une grosse boîte en plastique à la main. Oh non, pas encore une boîte! J’ai peur, je grogne, elle approche ses mains de moi, nooon! j’ai trop peur, va-t’en, et sans prendre le temps d’y penser, je lui mords violemment la main. Je demeure figée sur place, c’est la première fois que je mords Carole. Qu’est-ce que j’ai fait, elle va s’en aller c’est sûr, elle ne voudra plus jamais me voir…qu’est-ce que j’ai fait???

Contre toute attente, Carole n’est pas partie. Elle s’est baissée, m’a parlé doucement et elle m’a prise dans ses mains. Elle m’a ensuite collée contre son cœur et a continué de me parler tout bas, puis elle m’a mise dans la boîte. À ce moment, j’ai cru que mon cœur allait exploser, je ne savais pas à quoi m’attendre, j’avais tellement peur de retourner dans la maison où personne ne me parlait et où il n’y avait que du tournesol.

Je ne sais pas combien de temps je suis demeurée dans la boîte de plastique, mais quand Carole a ouvert la porte de la boîte, j’étais dans une nouvelle maison et une immense cage m’attendait. Et Carole, ma Carole, était là et il y avait aussi un homme, très grand, immense, mais avec une voix chaude et rassurante. Carole m’a prise sur sa main et m’a déposée sur la main de l’homme qui me parlait tout doucement, puis nous sommes passés dans une autre pièce. La maison était tellement grande... Imaginez, moi qui n’avait connu que les barreaux de ma petite cage dans mon ancienne maison, jamais je n’aurais pu imaginer que ce soit si grand une maison…toutes ces pièces, wow!

Nous sommes passés à la pièce qui s’appelle cuisine, un bon repas chaud nous attendait sur la table. Je croyais bien qu’on m’installerait dans ma cage pour qu’ils puissent manger en paix, mais non, un petit couvert était mis pour moi. Vous imaginez? Juste pour moi, un couvert avec de la bonne nourriture toute chaude et moelleuse. Au début j’étais un peu craintive de manger, mais en voyant Carole et Daniel (c’est le nom de l’homme si gentil) manger de si bon cœur, eh bien, j’ai plongé aussi.

Un ange a passé…quel bonheur...

Après le repas, nous sommes encore déménagés de pièce dans la maison. J’étais fascinée. La lumière était tamisée, Carole m’a installée sur elle, et avec Daniel, ils m’ont caressée toute la soirée. J’aurai pu en mourir, j’avais connu la félicité.

Mais non, je n’en suis pas morte. Depuis ce jour, j’arpente en volant toutes les pièces de MA maison. Je n’ai plus jamais mal aux pattes ni au ventre… jamais. Daniel est avec moi toute la journée et ensemble, tous les soirs, nous préparons le repas et faisons une fête à Carole lorsqu’elle rentre du boulot. En passant, Carole a découvert que j’étais une fille pendant que je guérissais à la clinique et m’a nommée Pâquerette. Elle s’est donné la permission de me donner un nom puisque je n’en avais pas; on m’appelait l’oiseau dans l’autre maison. Et chose que je n’ai apprise que plus tard, elle m’avait adoptée dès le premier jour à la clinique puisque l’homme m’y avait emmenée pour m'y faire endormir et c’est Carole qui m’a soignée et payé tous les frais de la clinique, ma Carole.

Maintenant je suis grande, je n’ai plus peur des objets de couleurs que Carole nomme jouets. J’ai finalement réussi à prononcer le son "Carole" et je dis aussi "Daniel". En fait, j’émets pas mal de sons et de mots. Daniel dit que je suis sa fierté et je sais qu’il aime que je dise des mots quand on a des invités à la maison.

Je suis une grise d’Afrique, j’ai deux ans, j’ai une maison et je suis finalement heureuse.
Pâquerette

 

 

 

Photo
Pâquerette, gris d'Afrique (psittacus erithacus erithacus), Carole Harvey

 

© Les éditions du perroquet anarchiste 2005/2009
ISSN 1715-6335
Dépôt légal 2e trimestre 2005
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada

 

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