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Le magazine du perroquet d'aujourd'hui

Faschionata…ra…ta….ta…ta



Nelly Saunier: Plumassière

 

 


Article de Marie Aucouturier


Les podiums signent le grand retour de la plume. Une matière précieuse et délicate. Nichée dans un florilège de plumes introuvables, Nelly Saunier, l'une des dernières plumassières de Paris, préserve ce savoir-faire avec amour.

Paris, février. Les défilés de haute couture viennent de s'achever. Dans son minuscule atelier accroché aux flancs du parc Montsouris, Nelly Saunier respire un peu. Jusqu'aux prochaines agapes de la créativité, en juillet.

Car cette femme a de l'or dans les mains, un savoir-faire quasi oublié. Une passion qui la saisit à 14 ans, lorsqu'elle succombe au charme de la matière. Amoureuse de la légèreté, Nelly manie la plume comme personne. Ce qui lui vaut la reconnaissance des grands de la couture, du bijou ou de la décoration. Le boléro du "perroquet qui s'ébroue sous l'eau" de Jean Paul Gaultier, la robe noire théâtrale de Nina Ricci... Et que dire de Givenchy, Paco Rabanne ou Nicolas Le Cauchois ? Dans l'ombre des géants, Nelly Saunier défend l'art de la plume d'exception depuis plus de vingt ans.

Du croquis du styliste aux feux de la rampe, beaucoup de patience et de nuits blanches, pourtant. "Le créateur dessine le vêtement, m'explique l'effet qu'il souhaite réaliser. Mais il ignore la façon dont les plumes vont devoir s'agencer pour prendre vie. Seule la plumassière sait comment bouge la matière sur l'oiseau. Elle apporte sa propre vision", explique-t-elle en agitant une guirlande de coq aux reflets châtaigne. L'esquisse est travaillée pour composer le schéma de montage. De cette réflexion, de ces longues hésitations, naît toute la différence. Et l'oeil de Nelly Saunier, trop exercé au tomber parfait, ne tolère pas la médiocrité. Elle ne cite personne, mais les approximations la révoltent. "Lorsque je vois des créateurs faire des ailes sans en connaître les secrets, cela m'attriste. La pièce n'a pas de relief, la plume semble plaquée. Malheureusement, on ne s'y connaît plus. Les plumes de nageoire d'oie, par exemple, sont souvent jugées de mauvaise qualité. Elles sont pourtant magnifiques! Les gens ne le savent pas. Elles finissent en engrais ou dans la literie!"

 

Un bestiaire entre ses doigts

La plumassière élabore ensuite une maquette de papier. Le fameux boléro prend forme à s'y méprendre. Après avoir présenté cette ébauche au créateur, le montage peut commencer. Nelly choisit soigneusement ses plumes et les dispose à plat. Elle distingue celles qui proviennent de l'aile ou de la queue, sépare les flèches des satinées, les souples des pointues. Tout un bestiaire défile entre ses doigts, de l'autruche à la pintade, en passant par les plumes de mue de l'ara.

Passionnée d'oiseaux, Nelly est incollable sur leur anatomie. Elle se fournit aux quatre coins du globe, dans les élevages de France, des États-Unis ou d'Afrique du Sud. Elle aime aussi glaner ses trouvailles dans les brocantes où l'on peut encore croiser des matières aujourd'hui interdites comme le paradis ou l'aigrette.

Si les plumes arrivent brutes, un savonnage manuel s'impose, dans la cuisine. Si la couleur n'est pas idéale, elle la teint aussi... dans sa baignoire. Puis elle déploie ses plumes à la vapeur, pour leur donner souplesse et beauté. Le gonflant renaît, la côte se redresse. La matière, comme toilettée, est prête à être façonnée. Plusieurs méthodes se présentent alors, régies par une seule règle: le montage doit se faire à l'envers. La plumassière dispose les éléments inférieurs, puis remonte peu à peu, comme des marches en mille-feuilles. Les plumes peuvent être collées ou montées - c'est-à-dire fixées sur un moule par un fil de laiton. Elles peuvent aussi être cousues sur le tissu, enchâssées dans le fil ou brodées telles des perles en perçant la côte. Pas à pas, Nelly retravaille la plume pour obtenir la forme et le toucher idéal. Pour lui donner de la souplesse, la côte est parée (coupée en deux, dans le sens de l'épaisseur); pour lui conférer de la finesse, le culot est taillé. Parfois, la plume est ébarbée, pour ne garder que sa tête. Les jeux sont infinis. La minutie, horlogère, dévore le temps: 1100 heures égrainées pour le manteau écossais de Jean Paul Gaultier !...

Des opérations purement manuelles que la jeune femme défend. "Je préfère utiliser la plume dans sa forme naturelle, sans la transformer avec des produits poisseux ou luisants. Certains oiseaux sont nés pour la beauté. Il serait dommage de vouloir s'en mêler. Regardez l'incroyable rouge rosé irisé du colibri. Qui oserait y toucher?"

Lorsqu'elle ne travaille pas pour la couture, Nelly Saunier s'amuse à créer des fleurs poétiques, des tapis de plumes à fouler des yeux.

Elle vient d'orner le berceau d'un petit prince d'Arabie d'une branche couverte d'oiseaux vert d'eau.

 

Son rêve secret? Voir les galeries d'art s'ouvrir à son précieux savoir...


 
 

© Les éditions du perroquet anarchiste 2009
ISSN 1715-6335
Dépôt légal 2e trimestre 2005
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada

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